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“Tora
Tora Tora” C'est avec ces mots que, le 07 décembre
1941, Isoroku Yamamoto, l'amiral de la flotte impériale
japonaise donne le signal du plan Z, une attaque minutieusement
préparée contre une base navale américaine
située dans l'océan pacifique. Dans les minutes
qui suivent, le ciel de Pearl Harbour se couvre de dizaines
d'avions japonais qui font pleuvoir un déluge de
bombes sur les navires de guerre américains. En deux
heures, l'armée Japonaise détruit ou endommage
188 avions américains, 8 cuirassés, 3 croiseurs,
3 destroyeurs et 4 navires auxiliaires. Plus de 2 400 marins
américains sont tués.6ç
Dès
que la nouvelle de l'attaque surprise est connue dans les
temples et les mosquées de la Nation de l'islam,
Elle provoque un délire de joie chez les adeptes
du culte anti-blancs. Pour Elijah et les siens, l'Armageddon
attendu depuis dix ans est arrivé; L'Armée
Asiatique d'Allah va enfin débarrasser la surface
de la terre de la présence des diables aux yeux bleux.
Dans une lettre qu'il adresse deux jours après l'attaque
japonaise à Elijah Muhammad, Sultan Muhammad, le
responsable du temple de la Nation de l'Islam à Milwaukee,
lui écrit:
“la
fin de l'ennemi est vraiment arrivée et à
cette heure, tous devraient le voir. Loué soit
Allah; elle est vraiment arrivé, mon aimant et
très croyant apôtre. Oh, comme je suis heureux
de voir ce que je vois! Si seulement je pouvais parler
comme je désire parler.”70
La
sympathie éprouvée par les racistes noirs
pour l'empire du soleil levant résulte de croyances
enracinées depuis plusieurs décennies dans
la mouvance du nationalisme noir-américain. Dés
la fin des années 20 et le début des années
30, Noble Drew Ali prêche que la race noire d'Amérique
est une “race noire asiatique”, un
enseignement qui reflète une volonté pour
des afro-américains de récupérer à
leur compte le prestige des victoires japonaises sur l'empire
russe en 1905. Seule nation qui se soit rapidement élevée
au rang de puissance mondiale face à l'hégémonie
de l'occident, le Japon fait l'objet d'une grande admiration
chez les racistes noirs, qui voient en lui le champion des
peuples " de couleur ".
Pour
des personnes impliquées dans le mouvement nationaliste
noir-américain, comme l'est Wallace Fard, cette affirmation
passe d'autant moins inaperçue qu'ayant vécu
longtemps en Californie et ayant côtoyé des
membres de la communauté asiatique - comme son complice
Donaldson, qui était un métisse eurasien 71-
il est familier des lois particulièrement sévères
et restrictives qui encadrent l'immigration asiatique. Arrivés
aux Etats-Unis à partir du milieu du XIXème
siècle, les Asiatiques, principalement des Chinois
et des Japonais, ont rapidement été en butte
à une extrême hostilité raciale. Les
immigrants asiatiques n'étaient ni chrétiens,
ni blancs, ce qui les singularisait. Durs à la tâche,
prêt à accepter de maigres payes pour décrocher
des emplois, ils étaient aussi craints que détestés
par les travailleurs blancs qui considéraient qu'ils
tiraient les salaires vers le bas.72
Les
Chinois en particulier étaient les cibles de violences
systématiques qui pouvaient aller jusqu'au meurtre.
A Seattle et à Tacoma, le sentiment anti-chinois
était tel que tous les membres de cette communauté
furent purement et simplement expulsés de ces villes.
A Los Angeles en 1871, au cours d'émeutes anti-chinoises,
vingt chinois furent lynchés en une seule nuit par
des émeutiers blancs. En Californie, de 1854 à
1874, on avait même passé une loi qui leur
interdisait de pouvoir témoigner dans un tribunal
contre des personnes de race blanche, les laissant sans
le moindre recours légal contre les agressions dont
ils pouvaient être la cible. Les emplois que pouvaient
obtenir les chinois étaient généralement
parmi les plus durs et les plus ingrats et leurs employeurs
étaient souvent la cible d'un harcèlement
systématique. En 1882, on vota la "loi d'exclusion
des Chinois "73
qui mettait un terme à leur immigration tandis que,
parallèlement, plusieurs autres lois furent votées
qui empêchaient les immigrés asiatiques d'accéder
à la citoyenneté américaine - tout
en faisant de celle-ci une condition nécessaire pour
pouvoir exercer certaines professions. On créa aussi
des taxes spéciales sur les activités –
notamment la blanchisserie – dans lesquels ceux-ci
se spécialisaient.74
Les
immigrants japonais furent confrontés à des
difficultés semblables encore qu'ils aient moins
été les cibles de violences systématiques.
Ne commençant à arriver aux Etats-Unis qu'à
la toute fin du XIXème siècle, ils ont bientôt
fait l'objet de mesures légales du même ordre
que celles qui touchaient les chinois. En 1908, un "accord
de gentlemen" entre les Etats-Unis et le Japon
limite de façon drastique l'immigration en provenance
de ce pays. Les Japonais se spécialisant dans l'agriculture,
leur compétitivité va rapidement susciter
l'inquiétude tant des travailleurs journaliers que
des fermiers californiens. Ce qui va se traduire par l'adoption,
en 1913, d'une loi interdisant aux immigrés non-éligibles
à la citoyenneté américaine d'acheter
des terres dans l'Etat de Californie, loi qui sera encore
renforcée en 1920 par l'interdiction d'en louer.75
Ce
contexte politique et social, orienté vers la protection
les emplois et les commerces de la population blanche ainsi
que la préservation du caractère européen
de la société américaine, expliquent
probablement pourquoi Fard aura soin de dissimuler ses origines
métissées à son arrivée en Californie.
Il explique aussi qu'un rapprochement se soit opéré
entre les militants du nationalisme afro-américain
et ceux de la cause asiatique, en particulier avec les sympathisants
du militarisme nippon.
Fard
a donc récupéré le concept de l'homme
noir asiatique mis en vogue par le Temple de la Science
Maure d'Amérique. Dans les leçons des perdus
et retrouvés, il enseigne aux membres de la Nation
de l'islam que c'est pour les duper que “le diable”
prétend qu'ils sont originaires d'Afrique.
“7°
- Pourquoi le diable appelle-t-il ceux de notre peuple
des africains?
Réponse: Pour faire croire [aux membre de]
notre peuple d'Amérique du Nord que le peuple de
ce continent est le seul peuple auquel ils appartiennent
et que ce sont tous des sauvages. Il [le diable blanc]
a acheté un comptoir dans la jungle de ce continent.
Le peuple originel vit sur ce continent et il s'agit de
ceux qui se sont écartés de la civilisation
et qui vivent selon la loi de la jungle. Le peuple originel
appelle ce continent l'Asie mais les diables l'appellent
Afrique, pour essayer de les [Les membres du peuple
originel] diviser. Il veut que nous pensions que nous
somme tous différents.” 76
Cette
parenté revendiquée par les nationalistes
noirs américains entre leur peuple et ceux de l'Asie
ne va pas échapper à l'attention des services
secrets et des sociétés secrètes japonaises,
qui comprennent vite que la diversité de population
de la Nation américaine, due à la présence
de minorités ethniques, est son point faible. Les
agents japonais voient dans la communauté noire un
opportun cheval de Troie pour déstabiliser les États
Unis.
Fondée
en 1901 par le moine bouddhiste Ryohei Uchida, la Kokuryukaï,
aussi connue sous le nom de Société du Dragon
Noir, est une société secrète ultranationaliste
japonaise comme il en existe beaucoup au Japon à
l'époque. Elle a déjà joué un
rôle déterminant dans la déstabilisation
et l'annexion du royaume de Corée avant d'aider activement
à l'invasion de la Mandchourie, en 1931. Son but
est de promouvoir les intérêts nippons et de
soutenir les velléités expansionnistes du
Japon dans le Pacifique et en extrême-orient. Elle
va aussi progressivement étendre ses activités
au continent Nord-Américain et recruter dans la communauté
japonaise77
Naka Nakane dit
Satohata Takahashi |
Naka
Nakane est une de ses recrues. Cet expatrié japonais,
a immigré au Canada en 1900 et y a épousée
une Blanche, Annie Craddock. En 1921, il a franchit la frontière
pour s'installer à Tacoma, dans l'état du
Washington.78
C'est là qu'il fait, sous couvert de militantisme
ethnique, de l'agitation pro-japonaise. A Seattle pendant
les années 1930, se rebaptisant Satohata Takahashi
et se proclamant major de l'armée japonaise pour
impressionner les Noirs, il recrute ces derniers pour le
compte du Mouvement du Pacifique du Monde Oriental.79
Cette organisation, dont il est le créateur, compte
bientôt près de 5000 membres.80
Il en confie la direction à un Philippin, Policarpio
Manansala, qui adopte un pseudonyme à connotation
japonaise - Ashima Takis - pour impressionner les Noirs.
C'est celui sous lequel il deviendra plus connu.81
Pendant des années, le Philippin parcoure les États
Unis et y répand le racisme anti-blanc au cours de
discours enflammés.
“Nègres
des États Unis”, déclare-t-il
un jour lors d'un meeting du parti communiste à
Saint Louis, “vous êtes le peuple le plus
opprimé de la terre. Si vous rejoignez les Japonais
et les autres races, vous commanderez les Blancs. En cas
de guerre entre les États Unis et le Japon, vous
devez divorcer des Blancs, les patrons qui commandent
les États Unis, et vous joindre à la race
jaune japonaise, vos seuls amis!”82
A
la fin de l'année 1932, Takahashi porte son attention
sur la ville de Detroit. L'agent japonais tente de se rapprocher
des dirigeants de la Nation de l'Islam pour faire cause
commune avec eux, puis les inféoder aux intérêts
nippons. Il aborde Elijah Muhammad à la sortie du
temple d'Hasting Street et le questionne longuement sur
la philosophie, le nombre d'adeptes, le fonctionnement et
les croyances du culte raciste. En ayant pris connaissance,
il déclare au disciple de Wallace Fard qu'il approuve
l'enseignement de l'islam noir au sein de la communauté
afro-américaine.83
Il
prend le contrôle d'une société pour
l'autosuffisance Noire, la Société pour le
Faire par Nous Même, qui a été fondée
au début des années trente par un noir nommé
George Grimes.84
Wallace Fard va s'en rapprocher pendant quelques temps avant
que le japonais ne lui demande de cesser ses activités
au sein de la secte pour fusionner les deux organisations.
Fard, soucieux de garder sa place de gourou, refusera.85
Toutefois, les rencontres entre les deux hommes ne vont
pas tarder à influencer Fard qui, à partir
de cette époque, commence à évoquer
dans les temples de la Nation de l'islam l'éventualité
d'une guerre entre les États-Unis et le Japon, dont
il prédit qu'elle est imminente et qu'elle sera apocalyptique.86
Si
Takahashi estime que la Nation de l'Islam et la Société
pour le Faire par Nous-Même pourraient fusionner,
c'est surtout parce que ces organisations mettent en avant
un discours lié à l'autosuffisance noire,
présent de longue date dans la communauté
noire, mais qui émerge avec une vigueur nouvelle
pendant la grande dépression. Il se traduira par
l'ouverture de nombreux commerces par la secte raciste.
Les
immigrants asiatiques, dans ce domaine, excellent dès
le début du siècle. En dépit des barrières
légales auxquels ils font face, leur capacité
à mettre en commun leur ressources, de structurer
leur communauté et à créer leur propres
opportunités économiques va leur faire atteindre
une prospérité économique supérieure
à celle des autres américains en quelques
décennies.87
La pratique de la tontine, combinées à un
fort sens de l'honneur et des obligations communautaires
leur permet d'ouvrir de nombreux commerces en dépit
des revenus relativement faible de chacun d'entre eux.
Pour
échapper à l'ostracisme dont ils sont victimes,
les Chinois se retranchent dans des quartiers bien précis
– les Chinatowns. De là, Ils multiplient sociétés
d'entraide et associations, gérant en vase clôt
les affaires de leur propre communauté et se tenant
soigneusement à l'écart de la vie politique.
Outre des commerces destinés à satisfaire
les besoins liés à leur mode de vie traditionnel,
ils investissent des secteurs bien précis, particulièrement
celui de la blanchisserie (dont ils auront le quasi monopole
en Californie) et celui de la restauration. Pour éviter
de donner l'impression qu'ils sont en compétition
avec les Blancs, leurs commerces restent essentiellement
situés dans leurs propres quartiers.88
Comme
les Noirs du sud, les immigrés japonais, eux, sont
pour la plupart employés comme ouvriers agricoles,
pour des salaires inférieurs à ceux des Blancs.
Parvenant à surmonter les barrières légales
qui limitent leurs activités, ils créent d'abord
des commerces destinés à satisfaire les besoins
de leur communauté puis investissent des domaines
liés à l'activité agricole, notamment
le jardinage (le jardiner japonais deviendra une véritable
institution en Californie du sud) et les magasins de fruits
et Légumes. Ils diversifieront ensuite leurs activités
; en 1919, la moitié des hôtels et un quart
des épiceries de Seattle appartiennent à des
Japonais.89
Lorsque
la grande dépression va frapper, c'est d'abord vers
leurs communautés respectives que les asiatiques
vont se tourner. Les Japonais n'auront pas recours aux aides
sociales mises en place par le gouvernement américain.90
Les Chinois, eux, se tourneront relativement peu vers l'assistance
publique. En 1933 à Chicago, 4 % des chinois auront
recours aux aides sociales, contre 10 % des Blancs ; à
New York City, les proportions sont de 1 % des chinois contre
9 % des Blancs. Ce phénomène se répète
à l'identique dans d'autres villes. Au plus dur de
la crise, des associations familiales chinoises laissent
dans leurs foyer un baril de riz ouvert dans lequel un proche
dans le besoin peu prendre discrètement de quoi nourrir
sa famille et remettre plus tard une quantité égale
de riz lorsqu'il en a la possibilité.91
Contrairement
aux asiatiques, les migrants noirs qui s'installent dans
les Etats du nord ne vont pas parvenir à structurer
leur communauté avec efficacité. De nombreux
commerces et des petites entreprises dirigés par
les Noirs voient certes le jour. Toutefois, à la
différence des Asiatiques qui, outre les commerces
destinés à satisfaire les besoins de leur
communauté, ont investi des niches économiques
qui leur ont permis de gagner une clientèle blanche,
les petites entreprises noires demeurent extrêmement
dépendantes de la clientèle des membres de
leur propre communauté, pour la plupart des ouvriers
et des manutentionnaires aux revenus modestes. Lorsque la
crise économique éclate, elles sont donc immédiatement
touchées et traversent de graves difficultés.92
Dans quelques cas, Les Noirs essayent de s'organiser par
eux-même; en 1929 à New York, La ligue nationale
des entreprises Nègres met en place l'association
des marchands de couleur, qui va créer des magasins
à New York et acheter des produits en coopérative.
Si les membres de la communauté noire sont incités
à y faire leur achats, les magasins ne survivront
pas deux ans à la crise économique.93
Ce
manque de structures économiques et communautaires
efficaces a pour conséquence une indigence généralisée
au sein de la communauté noire pendant la grande
dépression. En octobre 1933, entre 25 et 40 % des
Noirs habitant dans de grands centres urbains ne peuvent
plus subvenir à leurs besoins, contre 17 % des Blancs.
En 1934, 38 % d'entre eux ne le peuvent pas, soit trois
à quatre fois plus que les Blancs.94
Les afro-américains vont se tourner massivement vers
le système d'aides sociales, là où
les asiatiques ont fait marché la solidarité
communautaire : Dans certaines villes des Etats-Unis, 65
à 80 % des Noirs dépendent de l'assistance
publique. Ils vont de surcroit adopter une attitude antagoniste
et revendicative là ou les asiatiques ont choisis
d'éviter la confrontation, dénonçant
comme discriminatoires les différences de salaire
là où les asiatiques en ont joué pour
accéder à des emplois qui autrement leur auraient
été fermés, et réunir les capitaux
qui leur ont permis de créer leurs propres commerces.95
Dans
le contexte de crise économique, les Blancs –
comme les Asiatiques – faisant marcher des liens de
solidarité naturelle, vont donner priorité
à leur propre communauté. Tout naturellement,
les employeurs blancs, même lorsqu'une grande partie
de leurs clients sont noirs, embauchent d'autres blancs.
Les migrants noirs ne vont pas tarder à imputer aux
Blancs l'entière responsabilité des difficultés
économiques de leur communauté et à
en faire leur boucs émissaires. Cette situation va
donner naissance à deux types de discours racistes
chez les militants de la cause noire.
Les
nationalistes noirs - comme c'est le cas de la Nation de
l'Islam - considèrent les Blancs comme des exploiteurs
: les "suceurs de sang" de la communauté
noire. Pour cette raison, par volonté d'affranchir
la communauté noire, ils vont mettre l'accent sur
l'autosuffisance noire par la création de commerces
et d'entreprises, un discours qui aboutira par la revendication
d'une complète séparation de ces deux populations.
Le
discours des "intégrationnistes" noirs,
lui, préfigure celui de l'anti-racisme actuel. Comme
les nationalistes noirs, eux aussi considèrent que
les Blancs sont les seuls responsables des difficultés
économiques des Noirs. Non parce qu'ils exploitent
les Noirs mais parce qu'ils les "excluent" de
la prospérité économique en pratiquant
la "discrimination". Leur stratégie est
tout entière tournée vers la mise en place
d'un assistanat racial et l'obtention de passe droits ethnique,
en d'autre terme, par l'exploitation du tissus économique
et social de la population blanche.
Il
faut ici mettre l'accent sur ce qui fait la spécificité
du racisme des Noirs-américains. A la différence
de formes de racisme plus traditionnels, dans lesquels les
membres d'une race donnée voient dans les accomplissements
de leur groupe ethnique une preuve de leur supériorité,
les racistes noirs tirent leur sentiment de supériorité
sur l'homme blanc de leur échec économique
et de leur incapacité à bâtir des nations
et des communautés prospères. Dans leur discours
anti-blanc, l'échec économique et social de
leur communauté est "la preuve" du "racisme"
- c'est à dire de la malveillance - de l'homme blanc
et donc, de l'infériorité morale de celui-ci.
En bref, pour les Afro-Américains, l'echec de leur
communauté est la preuve de l'infériorité
des autres.
La
Nation de l'Islam de Fard et la Société pour
le Faire par Nous Même de Takahashi vont se livrer
à une véritable concurrence pour recruter
les Noirs dans leur rangs. Takahashi a pour lui l'avantage
de disposer de fonds qui lui permettent de débaucher
certains responsables de la secte, tel Abdul Muhammad, à
qui Fard et Muhammad rendront visite sans succès
pour tenter de le faire revenir au sein de la secte. En
octobre 1933, l'agent de la Kokuryukaï officialise
l'existence de son organisation de Detroit en déposant
ses statuts. Tout comme Wallace Fard avait en grande partie
copié les pratiques et le discours de Noble Drew
Ali, l'organisation de Takahashi est littéralement
un clone de la Nation de l'Islam dont elle reprend quasiment
à l'identique les symboles et les enseignements,
une tactique qui lui permet aussi de ne pas désorienter
les nouvelles recrues. 96
Néanmoins,
les activités de Takahashi, tout comme celles de
Fard, ne manquent pas d'inquiéter les autorités
de Detroit. Le 02 décembre 1933, l'agitateur nippon
est arrêté lors d'un raid et d'une perquisition
dans les locaux du Mouvement du Pacifique du Monde Oriental.97
Déclaré expulsable, il est déporté
au Japon par les services d'immigration américains
le 20 avril 1934. 98
Son
exil ne dure pas longtemps car, tout comme Wallace Fard
est discrètement revenu à Detroit au début
de l'année 1933, Takahashi retourne sur le continent
Nord Americain en Août 1934 en passant par le Canada.
Il s'installe à Vancouver, d'où il reprend
la direction de la S.F.N.M. à distance, par le biais
de Pearl T Sherrod, une femme noire active au sein de l'organisation
avec qui il s'est marié le 24 février 1934,
peu de temps avant d'être expulsé. Son séjour
de quelques mois au pays du soleil lui a été
profitable, car s'il a quitté les États-Unis
sans le sou, il rentre les poches pleines au Canada: ses
mystérieux commanditaires de la Kokuryukaï l'ont
pourvu de la somme - considérable à l'époque
- de deux milles dollars pour qu'il puisse continuer à
mener ses activités séditieuses au sein de
la communauté Afro-Américaine et l'inféoder
aux intérêts de l'empire japonais.99
ll prétendra plus tard que l'argent provient des
ventes d'une maison à Oita et de plusieurs actions.100
Tandis
que Satohata Takahashi se démène avec ses
problèmes, l'honorable Elijah Muhammad - comme il
est désigné par les membres de la Nation de
l'islam - est confronté à ceux que Wallace
Fard, brusquement disparu mais élevé au rang
d'incarnation d'Allah, lui a laissé en héritage.
Le nouveau prophète de la Nation de l'islam n'a en
effet pas tardé à se trouver dans une situation
délicate. Jouant la surenchère apocalyptique,
il était parvenu à persuader les adeptes du
culte que Fard avait prédit l'anéantissement
de la race blanche pour le début de l'année
1935. 101
Certains, convaincus de l'avènement imminent de la
suprématie de la race noire, ont commencé
à vendre leurs biens et à dépenser
sans compter.
A
mesure de l'approche de la fin de l'année 1934, aucun
signe de la disparition des Blancs n'étant en vue
– les diables semblant même se porter mieux
que jamais - le doute s'installe dans les esprits de adeptes
puis, à ce doute, se substitue impatience et colère.
Le dos au mur, Elijah Muhammad annonce, pour gagner du temps,
qu'Allah a accordé un sursis d'un an aux Blancs qui,
pendant cette période, seront seulement réduits
à l'état de zombies morts spirituellement
mais physiquement vivants.102
La prophétie ne suffisant pas à calmer ses
ouailles, il leur affirme que la race noire connaîtra
un avenir glorieux lorsque la Nation de l'islam comptera
144 000 membres. En février, 1935, reprenant les
thèmes de l'imminence de la guerre et de l' Armageddon
libérateur, il met ses ouailles en garde :
«Vous
feriez mieux de vous tourner vers les vôtres. Si
vous rejoignez le diable, vous serez perdant. La Nation
Asiatique a la roue d'Ezekiel prête à détruire
ce diable en six heures de temps. Ils [les asiatiques]
attendent juste le nom du prophète W.D. Fard Mohammed. »103
La
roue d'Ezechiel, selon Elijah Muhammad, est un « vaisseau
mère » apparu lors d'une vision du prophète,
qui est censé apporter l'Armageddon sur terre et
précipiter la fin des diables blancs.
Il est "connu comme la mère des avions,
mesure 800 mètres de long sur 800, mètres
de large. C'est le plus grand objet mécanique de
tous les temps, un disque qui mesure 800 mètres
de long sur 800 mètres de large et c'est le plus
grand objet mécanique créé par la
main de l'homme dans le ciel. C'est une petite planète
humaine créée dans le but de détruire
les ennemis d'Allah. Le coût de construction d'un
tel objet est étourdissant ! Les cerveaux les plus
doués ont été utilisés pour
le concevoir. Il est capable de rester dans l'espace de
6 à 12 mois d'affilé sans tomber dans la
gravité terrestre. Il porte à bord quinze
cents bombardiers aériens équipés
des explosifs les plus mortels – le genre qui a
été utilisé pour faire surgir les
montagnes de la terre. La même méthode sera
utilisé pour la destruction de ce monde.
Les
bombes sont équipées de moteurs et le plus
dur des aciers a été utilisé pour
les fabriquer. Cet acier fore et emporte les bombes dans
la terre à une profondeur de 1 600 mètres
et il est programmé pour ne pas exploser avant
d'avoir atteint 1 600 mètres de profondeur. Cette
explosion produira une montagne de 1 600 mètres
de haut ; pas une bombe ne tombera dans l'eau. Elles tomberont
sur les villes. Comme Ezéchiel l'a vu et entendu
dans sa vision (chapitre 10:2) l'avion est terrible. On
le voit mais ne songez pas à l'attaquer. ce serait
du suicide !
Les
petits avions fabriqués de forme circulaire et
appelés soucoupes volantes, qu'on parle tant d'avoir
vu, pourraient venir de cet avion mère. C'est une
des choses réservées au monde mauvais de
l'homme blanc. Croyez le ou pas !"104
A
partir de 1935, tandis que sa famille s'installe à
Chicago, le prophète mène une vie errante
consacrée au prosélytisme de la haine anti-blanc
qui ressemble aussi à une fuite perpétuelle.
Depuis la disparition brutale de son maître à
penser, Elijah Muhammad est obsédé par l'idée
que des personnes veulent attenter à sa vie105
; cette crainte ne le quittera plus et le poussera par la
suite à faire éliminer tous ceux qui menaceront
son hégémonie au sein de la secte. De 1935
à 1942, on le voit traîner à Baltimore,
à Washington DC, à Boston, à Providence,
à New York, à Newark, à Hatfield, à
Bridgeport, à Philadelphie, à Pittsburg, à
Cleveland, à Colombus, ou encore à Dayton.106
Le
degré de fanatisme des musulmans noirs, et la violence
dont ils sont capable à l'époque, s'illustre
lors d'un incident particulièrement violent au cours
duquel un policier va mourrir. Le 18 avril 1935, une adepte
du Temple de l'Islam d'Allah se rend dans un tribunal de
Chicago où elle réclame que le juge Scheffer
délivre un mandat d'arrestation contre une femme
qui aurait frappé son enfant au menton.
Furieuse
que celui-ci n'ait pas donné suite à sa requête,
elle revient quelques heures plus tard accompagnée
d'une cinquantaine d'autres Noirs, pour la plupart des femmes
arborant des turbans rouges ornés d'un croissant
de lune. Les membres de la petite troupe entre calmement
dans la salle puis se mettant brusquement à hurler,
dévoilent couteaux et gourdins. Une mêlée
furieuse s'engage au cours de laquelle un capitaine de police,
Joseph Polczinsky aperçoit un des noirs qui brandit
un révolver. Il s'interpose et parvient à
empêcher le coup de partir mais il est jeté
au sol et roué de coups de pieds. Un autre agent
de police, John Jilek, se fait briser la machoire. Philip
Rankin, un huissier, reçoit une balle dans la poitrine.107
En tout, une personne trouve la mort et une quarantaine
d'autres sont blessées au cour de l'affrontement.
Pendant
la nuit, l'affaire prend une allure de carnaval lors que
42 musulmans incarcérés, 22 femmes et 20 hommes,
décrètent qu'ils entament une grève
de la faim jusqu'à ce que «tous les hommes
soient libres et égaux». Vêtus de longues
robes, fez écarlates sur la tête, les adeptes
du Temple de l'Islam d'Allah passent la nuit à prier
et à chanter des hymnes religieux, quand ils ne se
plaignent pas à leurs gardiens. Une autopsie pratiquée
sur le capitane policzynski révèle fort à
propos qu'il est mort des suites d'une maladie cardiaque
exacerbée par la commotion de la veille. Par soucis
d'apaisement, les musulmans noirs ne seront poursuivit que
pour des délits mineurs.108
En
janvier 1937, La secte revient dans l'actualité de
Détroit avec une nouvelle affaire de sacrifice humain.
Le 20, une femme noire terrifiée vient se réfugier
avec sa fille dans les locaux de la police de la ville.
Elle raconte aux policiers que «le jour du sacrifice»
est arrivé, que son mari, Verlen Ali, de son vrai
nom Verlen McQueen, s'apprête à la sacrifier
à la gloire d'Allah et qu'il a mis à bouillir
une marmite remplie de 90 litres d'eau bouillante.
Le
musulman noir, un homme d'une trentaine d'année qui
se présente comme le «serviteur d'Allah»,
est rapidement arrêté. Il est particulièrement
impliqué dans la secte, qu'il a rejoint en 1932 ;
son frère Tod, dit « Tata Pasha »,
est un des enseignants de l'Université de l'Islam.
L'homme explique qu'il voulait simplement effrayer ses proches
et avait convoqué des membres du culte pour qu'ils
soient témoins des efforts qu'il déployait
pour les convertir.109
L'affaire
provoque les spéculations de la presse locale qui
fait le lien avec l'affaire Harris et les émeutes
liés aux perquisitions de l'Université de
l'Islam en 1934. Signe des liens étroits qui unissent
à l'époque la mouvance des musulmans noirs
et Satohata Takahashi, les journalistes et la police mélangent
le parcours de Wallace Fard avec celui de l'agent de la
Kokuryukai. La direction de la secte est attribuée
à « un japonais expulsé après
un meurtre du culte en 1932 » qui se trouverait
à l'époque au Canada. On attribue à
Abdul Mohammad, «un egyptien» la responsabilité
de la secte à Détroit, où le nombre
d'adeptes est estimé à 3000.110
L'affaire a en tout cas une conséquence : elle déclenche
une fois de plus une série de descentes et d'interpellations
des responsables de la secte dans le quartier noir de Détroit
.111
En dépit de ses efforts, l'honorable
Elijah Muhammad ne parvient pas à capitaliser sur
l'héritage de Wallace Fard. L'apparition de dissensions
internes au sein du mouvement (certains responsables de
la mosquée de Détroit contestent la légitimité
de Muhammad et l'accusent d'avoir assassiné Fard),
et sa médiocrité intellectuelle entraîne
une lente érosion du nombre d'adeptes. En 1937, le
nombre de membres de la Nation de l'islam, qui avait culminé
à 20 000 personnes, chute à 5 000.112
En 1938, la situation financière de la Nation de
l'islam est si catastrophique que son prophète est
contraint d'avoir recours à l'assistance publique
pour nourrir sa famille.113
La concurrence de la Société pour le Faire
par Nous Même de Takahashi n'arrange pas les choses
: l'agent de la Société du Dragon Noir fait
une surenchère de promesses aux adhérents
de son organisation. il promet qu'après avoir libéré
les noirs américains, le gouvernement japonais fournira
à leurs familles une maison individuelle et un emploi
à vie. Il tient, de ce point de vue, un discours
plus concret et plus crédible que les descriptions
de soucoupes volantes de Muhammad.114
Autre
épine dans le pied d'Elijah Muhammad, l'arrivée
au pouvoir de Theodore Roosevelt et la mise en oeuvre de
la politique économique du New Deal, qui va contribuer
à l'amélioration progressive de la situation
économique des Noirs. La politique du président
démocrate va d'ailleurs avoir un répercussion
importante sur la politique américaine. Pour des
raisons historiques, le vote des Noirs était acquis
au parti républicain, auquel appartenait le président
Lincoln et qui était perçu, de ce fait, comme
le parti abolitionniste. Dans les années trente,
avec l'arrivée de la crise économique, les
Noirs-Américains commencent à considérer
que la politique de Roosevelt, et notamment son programme
d'aides sociales, dont ils bénéficient de
façon disproportionnée, est plus à
leur avantage. En quelques années, nombre d'entre
eux rallient le camps du parti démocrate.115
C'est le début d'un clientèlisme racial effréné
pour gagner - et conserver - cet électorat. Cette
lutte d'influence avec le parti républicain aura
un profond impact sur la société américaine.
En
septembre 1938, La Société pour le Faire par
Nous Même connaît à son tour des difficultés.
Satohata Takahashi, suite à des problèmes
familiaux, nomme un certain Bates à la tête
de l'organisation puis, en avril 1939, rentre clandestinement
aux États Unis, se rebaptisant Kubo pour l'occasion,
afin de régler des problèmes de dissensions
internes. Il retourne à Detroit où il regroupe
ses partisans pour fonder une nouvelle organisation, le
“Mouvement progressiste d'Amérique”.116
Il attire très vite l'attention des services d'immigration
dont les agents l'arrêtent à nouveau le 27
juin 1939 et trouvent chez lui de la littérature
subversive. Sans succès, il leur propose 1 500 dollars
pour qu'ils le laissent filer. Jugé le 28 Septembre
1939, Takahashi est condamné par un tribunal fédéral
à 4 500 dollars d'amende et à trois ans de
prison qu'il purgera au pénitencier fédéral
de Leavenworth au Kansas.117
Il n'en sortira que malade pour être réinstallé
en camp d'internement.118
A l'époque, craignant que les communautés
liées aux puissance belligérantes ne posent
des problèmes de sécurité, des dizaines
de milliers de personnes d'origines japonaises et allemandes
sont déplacées et réinstallées
dans de telles structures par le gouvernement américain.11ç
Pour la communauté japonaise, l'épreuve est
terrible. Ses entrepreneurs sont contraints de liquider
leurs affaires en quelques semaines, les structures associatives
de leur communauté sont ébranlées,
tout comme l'organisation sociale et les valeurs héritée
de la culture japonaise. La perte financière des
japonais-américains sera évaluée à
400 millions de Dollars.120
Tandis
que Satohata Takahashi voit ses capacités de nuisance
neutralisées à un moment crucial de la seconde
guerre mondiale, l'entrée en guerre des États
Unis déclenche une nouvelle frénésie
d'activité au sein de la Nation de l'islam Les adeptes
du culte contactent leurs familles et leurs amis, annonce
l'imminente fin du monde, la victoire de l' Armée
Asiatique d'Allah sur les diables aux yeux bleus et l'avènement
de la suprématie du peuple noir originel. L'heure
de la délivrance de la tribu de Shabazz, ils en sont
certains, a sonnée. 121
“Le
diable veut que nous mourrions avec lui, c'est pourquoi
il veut de nous dans l'armée et la Marine.”
déclare le prêcheur de la Nation de l'islam
du temple de Washington D.C en 1942 “Nous ne
voulons être avec lui ni dans ni hors de l'armée.
Nous savons que le règne du diable est terminé.
Ce ne sera pas long avant que les Japonais soient ici
dans le vaisseau mère qu'ils possèdent.
Nous savons qu'Allah nous protège. Les plans de
ce vaisseau mère ont été fait dans
la sainte ville de la Mecque et envoyés au gouvernement
japonais. Ils ne vont pas du tout utiliser ce vaisseau
en extrême orient; ils vont l'utiliser dans cet
hémisphère. Nous savons qu'Allah combat
pour nous cette guerre contre les diables.”122
Pendant
les réunions de la Nation de l'Islam, Elijah prêche
la fraternisation avec les soldats de l'armée japonaise,
le refus de participer à la guerre de l'homme blanc
et l'arrivée imminente de l'Armageddon.
Les
activités séditieuses du gourou des Musulmans
noirs, ses appels à la désertion et au refus
de se faire recenser inquiètent les autorités
américaines. Les services de renseignement de la
marine commence à le surveiller et le FBI cherche
à l'appréhender. Pendant plusieurs mois, une
partie de cache cache s'engage entre le prophète
et les agents fédéraux. Elijah change constamment
de lieu de résidence, adopte différents pseudonymes
pour échapper à leur surveillance. Un jour
il est “Gulam Boghan”, un autre “Mohammed
Rassoul”, parfois, on l'appelle “Muck-Muck”.
Il est finalement arrêté le 08 mai 1942 à
Washington D.C par deux agents du FBI . On trouve dans son
portefeuille une coupure de presse relatant l'arrestation
de Satohata Takahashi.123
Dans la foulée, les autorités américaines
arrêtent la plupart des dirigeants de l'organisation
raciste et trouvent dans certains temples, comme celui de
Milwaukee, documents et coupures de presse qui témoignent
d'une véritable fascination pour les actions de l'armée
japonaise. 124
Apprenant
la nouvelle de l'arrestation d'Elijah, Ashima Takis, le
second de Satohata Takahashi qui, par un troublant hasard,
habite une rue plus loin, prend la fuite. Il est arrêté
à son tour à Harlem le 27 juillet 1942.125
le 01 octobre 1942, un tribunal fédéral de
Saint Louis le condamne à trois ans de prison pour
falsification de Mandat postal.126
Cité par la suite comme témoin, Takis montrera
qu'un autre mouvement Noir Américain, le Mouvement
Pacifique d'Ethiopie,127
a également été directement financé
par les consulats du Japon de New York et de San Francisco.128
Elijah
Muhammad, qui fait l'objet d'une plainte pour sédition,
est jugé et condamné à trois ans de
prison fédérale pour avoir refuser de se faire
recenser le 22 octobre 1942 mais, suite à une erreur
de procédure, il est rejugé et condamné
le 25 Novembre à une peine de prison similaire.129
Il purgera sa peine avec son fils Emmanuel à la prison
de Milan, dans le Michigan. Le prophète y sera homme
d'entretien, seul emploi que puisse tenir un individu quasiment
illétré qui n'a plus vécu autrement
qu'au dépend de la crédulité d'autrui
depuis dix ans. Vers 1944, il tente de parfaire son éducation
et d'apprendre l'Arabe plutôt que l'Anglais, qu'il
maîtrise pourtant difficilement. Il tentera aussi,
sans succès, d'installer un temple de Nation de l'islam
dans l'enceinte de la prison. Lorsque le prophète
est remis en liberté le 24 Août 1946, il ne
reste presque plus rien de l'héritage de Wallace
Fard.130 En
dépit de tous ses efforts, Clara Poole, qui a assuré
la direction du culte pendant l'incarcération de
son mari, n'a pas été capable d'enrayer l'hémorragie
d'adhésions débutée dans les années
trente.
Elijah
déclare alors qu'il fait confiance à Allah
pour assurer sa subsistance; il lui en faudra car, en 1947,
la Nation de l'islam ne compte plus que 400 membres à
travers les États Unis, dont une quarantaine au temple
Numéro 1 de Détroit.131
Le
séjour en prison d'Elijah ne l'a pas laissé
indifférent. Il y a pris conscience que la solitude
affective, le désespoir moral et l'amertume des prisonniers
afro-américains font de ce lieu un terrain de recrutement
idéal. L'organisation n'aura de cesse, désormais,
d'obtenir les accréditations nécessaires pour
diffuser sa littérature derrière les barreaux
et permettre à ses prédicateurs de visiter
les détenus. L'attention qu'Elijah porte aux prisonniers
va lui permettre de faire une recrue qui contribuera de
façon spectaculaire à la propagation du culte
anti-blancs aux États Unis et qui deviendra un des
personnages mythiques de la communauté Afro-Américaine.
Malcolm Little dit
Malcolm X |
En
1949, le prophète reçoit une lettre de Malcolm
Little , un jeune délinquant incarcéré
à la prison de Norfolk, dans le Massachussets, pour
avoir commis une série de cambriolages, d'escroqueries
et d'autres trafics. Depuis un an, plusieurs membres la
famille du jeune homme, qui se sont convertis à la
Nation de l'islam, ne cessent de l'entretenir de leur foi
et de lui vanter les mérites de l'honorable Elijah.
Visite après visite, son frère Réginald
parvient à le convaincre de ne plus fumer ou manger
de porc.132
Il lui tient aussi un des discours typiques du racisme noir:
le thème de l'ignorance de ses racines et de l'esclavage
mental. “Tu ne sais même pas qui tu es,
lui dit un jour Réginald, Tu ne le sais même
pas, le diable blanc te l'a caché [...] Tu as été
coupé par l'homme blanc démoniaque de toute
vrai connaissance des tiens”.133Lors
d'une autre visite, sa soeur Hilda lui demande: “Voudrais
tu savoir comment l'homme blanc est venu sur terre ?”
et elle lui raconte l'histoire de Yacub, de ses 59 999 adeptes
de l'île de Patmos et de la tribu perdue de Shabbazz,
dont descendent les Noirs d'Amérique134
Alors
qu'il traverse une crise morale qui le pousse à remettre
en question les comportements, les croyances et la mentalité
qui l'ont amené à se fourvoyer dans l'impasse
où il se trouve, il décide de suivre le conseil
de ses proches et écrit une lettre au prophète
des musulmans noirs. La réponse arrive bientôt,
accompagnée d'une petite somme d'argent et d'une
formule magique qui permet à Malcolm Little de soulager
sa conscience et de s'affranchir de tout sentiment de culpabilité.
Après l'avoir accueilli dans la “véritable
connaissance”, Elijah lui explique que le prisonnier
noir est le symbole des crimes de la société
blanche qui en l'opprimant, en le maintenant dans l'ignorance,
et l'empêchant d'obtenir un emploi décent,
le transforme en criminel.135
Malcolm, par la suite, aura des mots sévères
pour qualifier son propre comportement, et cela d'autant
plus qu'il en attribuera toute la responsabilité
aux Blancs.
Comme
cela a été le cas avec les autres membres
de sa famille, le discours et les croyances d'Elijah tombent
en terrain favorable. La mère de Malcolm, Louisa
Norton, a été membre de l'organisation fondée
par Marcus Garvey, de même qu'Earl Little, son père,
un ancien prêcheur noir pétrit de racisme anti-blanc,
très actif au sein de ce mouvement.136
Il a d'ailleurs souvent emmené le petit Malcolm avec
lui dans des réunions militantes. Le jeune prisonnier,
qui a énormément souffert de carences affectives
à cause - entre autre - du décès prématuré
de son père, mort dans un accident de tramway alors
qu'il n'avait que dix ans, retrouve dans le prophète
de la Nation de l'islam la figure paternelle qui lui a manqué.137
Le message raciste de l'islam noir lui permet aussi de gérer
le rapport difficile qu'il entretient avec ses origines
Afro-Américaines tant à cause du racisme de
certains blancs que du comportement de ses parents pendant
son enfance.
La
haine raciale, Malcolm Little l'a en effet moins apprise
de l'homme blanc que de sa famille où le colorisme,
un regard discriminant par lequel les Noirs-Américains
se jugent en fonction de leurs degré de pigmentation,
était largement pratiqué.138
Ainsi, les parents de Malcolm accordent leur préférence
à leurs enfants en fonction la nuance de leur couleur
de Peau. Malcolm, qui a le teint clair, a la préférence
de son père.139
La mère de Malcolm, qui est d'origine antillaise
et a le teint si pale qu'elle dissimule parfois ses origines
avec succès, préfère pour sa part les
enfants à la peau la plus noire ; Elle incite souvent
son garçon à se mettre au soleil pour devenir
plus coloré - quand elle ne le bat pas pour une raison
ou pour une autre.140
Dans
la famille de Malcolm, ses frères et soeurs ne cessent
de le taquiner sur son teint de peau. Pour eux, il est “milky”.141
(c'est son teint clair qui lui vaudra le surnom, plus
tard, de “Red”. Il aura aussi, dans
sa famille, le surnom de “Blondie Sans dents”142)
Le paradoxe de cette enfance est que Malcolm n'est pas plus
victime de racisme parmi les Blancs qu'il cotoie qu'au sein
de sa propre famille. Son meilleur ami, Ores Whitney, est
blanc.143
Lorsque sa famille commence à connaître de
graves difficultés, les élèves blancs
de son école et certains de leurs parents lui offrent
à manger.144
Pendant son adolescence, ses camarades de classe, quasiment
tous blancs, l'élisent même président
de classe.145
Après
le décès de son père et le basculement
progressif de sa mère dans une grave dépression,
il errera de famille d'accueil en famille d'accueil et sera
renvoyé ou quittera plusieurs établissement
scolaires.
Malcolm,
bien sur, sera aussi victime des préjugés
de son temps. Lorsqu'il grandi, beaucoup de Blancs, mêmes
ceux qui l'apprécient, l'appellent routinièrement
par le sobriquet “Nigger”.146
Alors qu'il affirme vouloir devenir avocat, un de ses professeurs,
Richard Kaminska, va l'en décourager, lui affirmant
qu'étant Noir, il doit être réaliste
et choisir un travail plus modeste dans l'artisanat.147
Malcolm, qui découvre à la même époque
la communauté noire de Boston, croyant voir les portes
de la réussite sociale se fermer devant lui, va faire
tout son possible pour pouvoir y rejoindre sa famille. Il
enchaîne alors les petits boulots, avant de dériver
vers la délinquance. Il s'adonnera à la vente
de drogue, à une série de cambriolages et
à d'autres petits trafics.148
Il est arrêté une première fois pour
vol et condamné à trois mois de sursis en
Novembre 1944.149
Il est rattrapé par la justice une seconde fois en
mars 1945 et libéré sous caution. Enfin en
février 1946, il est condamné à une
peine de 8 à 10 ans de détention.150
Il en purgera six.
A
sa sortie de prison, en Août 1952, Malcolm Little
travaille quelques temps dans le magasin de meubles que
gère son frère Wilfred à Detroit. Il
fréquente régulièrement les offices
de la Nation de l'Islam puis, en février 1953, il
part par à Chicago pour vivre plus près d'Elijah
Muhammad et faire son apprentissage de prêcheur du
culte anti-blanc.151
La
Nation de l'islam, lorsqu'il sort de prison, est à
nouveau en pleine poussée de fièvre jaune.
En juin 1950, une vaste offensive de l'armée Nord
Coréenne contraint les États Unis, à
intervenir militairement dans la péninsule , sous
la bannière des Nations Unis pour éviter que
les populations de Corée ne soient asservies par
les communistes, de dangereux idéologues qui, à
cette époque, sont déjà responsables
de la mort de dizaines de millions de personnes à
travers le monde.
L'armée
américaine, rapidement acheminée sur place
depuis le Japon, parvient à arrêter l'avance
des troupes Nord Coréenne à Natking puis,
franchissant le 38ème parallèle, elle s'enfonce
profondément en territoire contrôlé
par les troupes communistes. Sous le commandement du Général
McArthur, à l'hiver 1950-1951, elles approchent du
Yalu et des montagnes qui séparent la Corée
du Nord de la Chine, elle aussi sous le contrôle d'une
dictature communiste.
Les
communistes chinois décident alors d'intervenir militairement
dans le conflit en envoyant une armée de “volontaires”
forte de 500 000 hommes qui repoussent les troupes onusiennes
et américaines en deçà du 38ème
parallèle. Les forces de l'ONU perdent le contrôle
de Séoul. McArthur limogé, son successeur
parvient à reprendre la ville après le retrait
des troupes chinoises et la ligne de front se stabilise
sur la zone frontière qui sépare aujourd'hui
la Corée du Sud de la dictature communiste de Corée
du Nord.152
Le
conflit, qui va durer jusqu'en juillet 1951 retient inévitablement
l'attention des partisans de l'homme noir asiatique et de
l'Armée Asiatique d'Allah Comme il l'a fait en pendant
la seconde guerre mondiale, l'honorable Elijah Muhammad
invite ses fidèles à ne pas se faire recenser
et à refuser de servir dans l'armée des diables
blancs. Dans les temples des musulmans noirs, les prédicateurs
enseignent que la guerre de Corée est un effort futile
des États Unis pour empêcher l'inévitable
conquête asiatique du monde.153
Devenu
entre temps Malcolm X , Malcolm Little, qui commence à
faire ses première armes de prêcheur, répand
consciencieusement la parole de son mentor, incitant ceux
qui l'écoutent à la désobéissance
civile, expliquant qu'on ne peut pas servir deux maîtres
– Allah, le dieu noir ou les États-Unis.154
La
signature de l'armistice, le 27 juillet 1953, ne calme pas
immédiatement les ardeurs pro-asiatiques des adeptes
de la secte. En 1955, au temple N° 7 de New York, Malcolm
X présente pour preuve de la destruction imminente
des diables blancs le conflit qui se déroulent en
Indochine où les “diables français”
sont en train de se faire chasser par la race asiatique.155
Quelques temps plus tard, toujours dans le même temple,
il se déchaîne en affirmant que tandis que
les Noirs sont allés se battre en Corée pour
les “Diables Blancs”, ces derniers
violaient leurs mères et leurs soeurs en tout impunité.
Il affirme qu'après avoir chassé les Blancs
de leurs pays, les Asiatiques viendront aux États
Unis où ils détruiront les diables aux yeux
bleus. “Les chinois rouges ” assène
t-il un jour “ne sont pas des communistes mais
des Noirs.” et pour preuve de la parenté
qui existe entre Noirs-Américains et Asiatiques,
il explique à son audience avoir rencontré
un vétéran qui lui a dit avoir été
surpris en découvrant que les soldats de Corée
du Nord avaient la peau plus sombre que la sienne.156
Une
autre fois encore, il met en garde ceux qui voudraient se
convertir au culte des musulmans noirs:
“Ne dites pas que vous êtes prêt
à vous joindre à nous à moins que
vous ne soyez prêt à donner votre vie car
durant la guerre d'Armageddon, il y aura des combats et
le Diable vous tuera de toute façon lorsqu'il vous
verra, alors vous feriez mieux de nous rejoindre.”
157
Les
flammes pro-asiatiques s'éteignent peu à peu,
à mesure que les mois passent et qu'il devient manifeste
que le vaisseau mère ne va pas quitter son orbite
terrestre pour tuer les Blancs. A la fin de l'année,
Malcolm X n'évoque plus que l'existence de l'homme
noir asiatique qui dirigera un jour l'Amérique du
Nord. Les musulmans noirs, désormais, n'attendront
plus l'arrivée imminente de l'Armée Asiatique
d'Allah et le début de la guerre de Vietnam, quelques
années plus tard, ne déclenchera plus d'hystérie
collective dans leurs rangs. Les chemins de la communauté
asiatique et de la communauté noire, de toute façon,
se sont séparés depuis longtemps.
La
seconde guerre mondiale, avec l'alliance des Etats Unis
et de la Chine contre le japon a vu l'abolition de la loi
d'exclusion des chinois. Si en 1940, seuls 3 % des chinois
américains travaillent dans les professions libérales,
contre 8 % de la population blanche, en 1959, cette proportion
est passée à 18 %, contre 15 % chez les Blancs.
En 1960, le nombre de chinois employés dans le commerce
et les professions libérales est supérieur
à celui des chinois employés dans des professions
manuelles. Leur revenu annuel est supérieur au revenu
moyen des autres américains.158
Les Japonais-Américains, en dépit de leur
passage en camps d'internement, sont également allés
de l'avant. Dès 1940, le niveau d'éducation
des Japonais- américains est supérieur à
celui des Blancs. Ils sont particulièrement présents
dans les domaines de l'ingénierie, de l'optométrie
et chez les cadres commerciaux. En 1959, Ils gagnent 99
% du revenu des Blancs et dix ans plus tard, leur revenu
individuel est supérieur de 11 % à la moyenne
des américains.159
A force de travail, d'ingéniosité et d'initiative,
les Asiatiques ont fait tomber les barrières élevés
devant eux et l'hostilité qu'ils suscitaient s'est
en grande partie dissipée.
Les
problèmes des migrants noirs installés dans
les États du Nord, eux, n'ont pas disparus. Entre
les années quarante et les années cinquante,
deux millions de Noirs ont encore immigré du sud
vers les Etats du Nord. L'Amérique est à la
veille d'une période tumultueuse et grâce au
climat de contestation qui s'amplifie dans les années
cinquante et soixante, la Nation de l'Islam s'apprête,
sous l'impulsion de Malcolm X, à connaître
une rapide phase d'expansion. |
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