Chapitre 02 : Armageddon, Armageddon  
     
 

“Tora Tora Tora” C'est avec ces mots que, le 07 décembre 1941, Isoroku Yamamoto, l'amiral de la flotte impériale japonaise donne le signal du plan Z, une attaque minutieusement préparée contre une base navale américaine située dans l'océan pacifique. Dans les minutes qui suivent, le ciel de Pearl Harbour se couvre de dizaines d'avions japonais qui font pleuvoir un déluge de bombes sur les navires de guerre américains. En deux heures, l'armée Japonaise détruit ou endommage 188 avions américains, 8 cuirassés, 3 croiseurs, 3 destroyeurs et 4 navires auxiliaires. Plus de 2 400 marins américains sont tués.

Dès que la nouvelle de l'attaque surprise est connue dans les temples et les mosquées de la Nation de l'islam, Elle provoque un délire de joie chez les adeptes du culte anti-blancs. Pour Elijah et les siens, l'Armageddon attendu depuis dix ans est arrivé; L'Armée Asiatique d'Allah va enfin débarrasser la surface de la terre de la présence des diables aux yeux bleux. Dans une lettre qu'il adresse deux jours après l'attaque japonaise à Elijah Muhammad, Sultan Muhammad, le responsable du temple de la Nation de l'Islam à Milwaukee, lui écrit:

“la fin de l'ennemi est vraiment arrivée et à cette heure, tous devraient le voir. Loué soit Allah; elle est vraiment arrivé, mon aimant et très croyant apôtre. Oh, comme je suis heureux de voir ce que je vois! Si seulement je pouvais parler comme je désire parler.”70

La sympathie éprouvée par les racistes noirs pour l'empire du soleil levant résulte de croyances enracinées depuis plusieurs décennies dans la mouvance du nationalisme noir-américain. Dés la fin des années 20 et le début des années 30, Noble Drew Ali prêche que la race noire d'Amérique est une “race noire asiatique”, un enseignement qui reflète une volonté pour des afro-américains de récupérer à leur compte le prestige des victoires japonaises sur l'empire russe en 1905. Seule nation qui se soit rapidement élevée au rang de puissance mondiale face à l'hégémonie de l'occident, le Japon fait l'objet d'une grande admiration chez les racistes noirs, qui voient en lui le champion des peuples " de couleur ".

Pour des personnes impliquées dans le mouvement nationaliste noir-américain, comme l'est Wallace Fard, cette affirmation passe d'autant moins inaperçue qu'ayant vécu longtemps en Californie et ayant côtoyé des membres de la communauté asiatique - comme son complice Donaldson, qui était un métisse eurasien 71- il est familier des lois particulièrement sévères et restrictives qui encadrent l'immigration asiatique. Arrivés aux Etats-Unis à partir du milieu du XIXème siècle, les Asiatiques, principalement des Chinois et des Japonais, ont rapidement été en butte à une extrême hostilité raciale. Les immigrants asiatiques n'étaient ni chrétiens, ni blancs, ce qui les singularisait. Durs à la tâche, prêt à accepter de maigres payes pour décrocher des emplois, ils étaient aussi craints que détestés par les travailleurs blancs qui considéraient qu'ils tiraient les salaires vers le bas.72

Les Chinois en particulier étaient les cibles de violences systématiques qui pouvaient aller jusqu'au meurtre. A Seattle et à Tacoma, le sentiment anti-chinois était tel que tous les membres de cette communauté furent purement et simplement expulsés de ces villes. A Los Angeles en 1871, au cours d'émeutes anti-chinoises, vingt chinois furent lynchés en une seule nuit par des émeutiers blancs. En Californie, de 1854 à 1874, on avait même passé une loi qui leur interdisait de pouvoir témoigner dans un tribunal contre des personnes de race blanche, les laissant sans le moindre recours légal contre les agressions dont ils pouvaient être la cible. Les emplois que pouvaient obtenir les chinois étaient généralement parmi les plus durs et les plus ingrats et leurs employeurs étaient souvent la cible d'un harcèlement systématique. En 1882, on vota la "loi d'exclusion des Chinois "73 qui mettait un terme à leur immigration tandis que, parallèlement, plusieurs autres lois furent votées qui empêchaient les immigrés asiatiques d'accéder à la citoyenneté américaine - tout en faisant de celle-ci une condition nécessaire pour pouvoir exercer certaines professions. On créa aussi des taxes spéciales sur les activités – notamment la blanchisserie – dans lesquels ceux-ci se spécialisaient.74

Les immigrants japonais furent confrontés à des difficultés semblables encore qu'ils aient moins été les cibles de violences systématiques. Ne commençant à arriver aux Etats-Unis qu'à la toute fin du XIXème siècle, ils ont bientôt fait l'objet de mesures légales du même ordre que celles qui touchaient les chinois. En 1908, un "accord de gentlemen" entre les Etats-Unis et le Japon limite de façon drastique l'immigration en provenance de ce pays. Les Japonais se spécialisant dans l'agriculture, leur compétitivité va rapidement susciter l'inquiétude tant des travailleurs journaliers que des fermiers californiens. Ce qui va se traduire par l'adoption, en 1913, d'une loi interdisant aux immigrés non-éligibles à la citoyenneté américaine d'acheter des terres dans l'Etat de Californie, loi qui sera encore renforcée en 1920 par l'interdiction d'en louer.75

Ce contexte politique et social, orienté vers la protection les emplois et les commerces de la population blanche ainsi que la préservation du caractère européen de la société américaine, expliquent probablement pourquoi Fard aura soin de dissimuler ses origines métissées à son arrivée en Californie. Il explique aussi qu'un rapprochement se soit opéré entre les militants du nationalisme afro-américain et ceux de la cause asiatique, en particulier avec les sympathisants du militarisme nippon.

Fard a donc récupéré le concept de l'homme noir asiatique mis en vogue par le Temple de la Science Maure d'Amérique. Dans les leçons des perdus et retrouvés, il enseigne aux membres de la Nation de l'islam que c'est pour les duper que “le diable” prétend qu'ils sont originaires d'Afrique.

“7° - Pourquoi le diable appelle-t-il ceux de notre peuple des africains?
Réponse: Pour faire croire
[aux membre de] notre peuple d'Amérique du Nord que le peuple de ce continent est le seul peuple auquel ils appartiennent et que ce sont tous des sauvages. Il [le diable blanc] a acheté un comptoir dans la jungle de ce continent. Le peuple originel vit sur ce continent et il s'agit de ceux qui se sont écartés de la civilisation et qui vivent selon la loi de la jungle. Le peuple originel appelle ce continent l'Asie mais les diables l'appellent Afrique, pour essayer de les [Les membres du peuple originel] diviser. Il veut que nous pensions que nous somme tous différents.” 76

Cette parenté revendiquée par les nationalistes noirs américains entre leur peuple et ceux de l'Asie ne va pas échapper à l'attention des services secrets et des sociétés secrètes japonaises, qui comprennent vite que la diversité de population de la Nation américaine, due à la présence de minorités ethniques, est son point faible. Les agents japonais voient dans la communauté noire un opportun cheval de Troie pour déstabiliser les États Unis.

Fondée en 1901 par le moine bouddhiste Ryohei Uchida, la Kokuryukaï, aussi connue sous le nom de Société du Dragon Noir, est une société secrète ultranationaliste japonaise comme il en existe beaucoup au Japon à l'époque. Elle a déjà joué un rôle déterminant dans la déstabilisation et l'annexion du royaume de Corée avant d'aider activement à l'invasion de la Mandchourie, en 1931. Son but est de promouvoir les intérêts nippons et de soutenir les velléités expansionnistes du Japon dans le Pacifique et en extrême-orient. Elle va aussi progressivement étendre ses activités au continent Nord-Américain et recruter dans la communauté japonaise77


Naka Nakane dit
Satohata Takahashi

Naka Nakane est une de ses recrues. Cet expatrié japonais, a immigré au Canada en 1900 et y a épousée une Blanche, Annie Craddock. En 1921, il a franchit la frontière pour s'installer à Tacoma, dans l'état du Washington.78 C'est là qu'il fait, sous couvert de militantisme ethnique, de l'agitation pro-japonaise. A Seattle pendant les années 1930, se rebaptisant Satohata Takahashi et se proclamant major de l'armée japonaise pour impressionner les Noirs, il recrute ces derniers pour le compte du Mouvement du Pacifique du Monde Oriental.79 Cette organisation, dont il est le créateur, compte bientôt près de 5000 membres.80 Il en confie la direction à un Philippin, Policarpio Manansala, qui adopte un pseudonyme à connotation japonaise - Ashima Takis - pour impressionner les Noirs. C'est celui sous lequel il deviendra plus connu.81 Pendant des années, le Philippin parcoure les États Unis et y répand le racisme anti-blanc au cours de discours enflammés.

“Nègres des États Unis”, déclare-t-il un jour lors d'un meeting du parti communiste à Saint Louis, “vous êtes le peuple le plus opprimé de la terre. Si vous rejoignez les Japonais et les autres races, vous commanderez les Blancs. En cas de guerre entre les États Unis et le Japon, vous devez divorcer des Blancs, les patrons qui commandent les États Unis, et vous joindre à la race jaune japonaise, vos seuls amis!”82

A la fin de l'année 1932, Takahashi porte son attention sur la ville de Detroit. L'agent japonais tente de se rapprocher des dirigeants de la Nation de l'Islam pour faire cause commune avec eux, puis les inféoder aux intérêts nippons. Il aborde Elijah Muhammad à la sortie du temple d'Hasting Street et le questionne longuement sur la philosophie, le nombre d'adeptes, le fonctionnement et les croyances du culte raciste. En ayant pris connaissance, il déclare au disciple de Wallace Fard qu'il approuve l'enseignement de l'islam noir au sein de la communauté afro-américaine.83

Il prend le contrôle d'une société pour l'autosuffisance Noire, la Société pour le Faire par Nous Même, qui a été fondée au début des années trente par un noir nommé George Grimes.84 Wallace Fard va s'en rapprocher pendant quelques temps avant que le japonais ne lui demande de cesser ses activités au sein de la secte pour fusionner les deux organisations. Fard, soucieux de garder sa place de gourou, refusera.85 Toutefois, les rencontres entre les deux hommes ne vont pas tarder à influencer Fard qui, à partir de cette époque, commence à évoquer dans les temples de la Nation de l'islam l'éventualité d'une guerre entre les États-Unis et le Japon, dont il prédit qu'elle est imminente et qu'elle sera apocalyptique.86

Si Takahashi estime que la Nation de l'Islam et la Société pour le Faire par Nous-Même pourraient fusionner, c'est surtout parce que ces organisations mettent en avant un discours lié à l'autosuffisance noire, présent de longue date dans la communauté noire, mais qui émerge avec une vigueur nouvelle pendant la grande dépression. Il se traduira par l'ouverture de nombreux commerces par la secte raciste.

Les immigrants asiatiques, dans ce domaine, excellent dès le début du siècle. En dépit des barrières légales auxquels ils font face, leur capacité à mettre en commun leur ressources, de structurer leur communauté et à créer leur propres opportunités économiques va leur faire atteindre une prospérité économique supérieure à celle des autres américains en quelques décennies.87 La pratique de la tontine, combinées à un fort sens de l'honneur et des obligations communautaires leur permet d'ouvrir de nombreux commerces en dépit des revenus relativement faible de chacun d'entre eux.

Pour échapper à l'ostracisme dont ils sont victimes, les Chinois se retranchent dans des quartiers bien précis – les Chinatowns. De là, Ils multiplient sociétés d'entraide et associations, gérant en vase clôt les affaires de leur propre communauté et se tenant soigneusement à l'écart de la vie politique. Outre des commerces destinés à satisfaire les besoins liés à leur mode de vie traditionnel, ils investissent des secteurs bien précis, particulièrement celui de la blanchisserie (dont ils auront le quasi monopole en Californie) et celui de la restauration. Pour éviter de donner l'impression qu'ils sont en compétition avec les Blancs, leurs commerces restent essentiellement situés dans leurs propres quartiers.88

Comme les Noirs du sud, les immigrés japonais, eux, sont pour la plupart employés comme ouvriers agricoles, pour des salaires inférieurs à ceux des Blancs. Parvenant à surmonter les barrières légales qui limitent leurs activités, ils créent d'abord des commerces destinés à satisfaire les besoins de leur communauté puis investissent des domaines liés à l'activité agricole, notamment le jardinage (le jardiner japonais deviendra une véritable institution en Californie du sud) et les magasins de fruits et Légumes. Ils diversifieront ensuite leurs activités ; en 1919, la moitié des hôtels et un quart des épiceries de Seattle appartiennent à des Japonais.89

Lorsque la grande dépression va frapper, c'est d'abord vers leurs communautés respectives que les asiatiques vont se tourner. Les Japonais n'auront pas recours aux aides sociales mises en place par le gouvernement américain.90 Les Chinois, eux, se tourneront relativement peu vers l'assistance publique. En 1933 à Chicago, 4 % des chinois auront recours aux aides sociales, contre 10 % des Blancs ; à New York City, les proportions sont de 1 % des chinois contre 9 % des Blancs. Ce phénomène se répète à l'identique dans d'autres villes. Au plus dur de la crise, des associations familiales chinoises laissent dans leurs foyer un baril de riz ouvert dans lequel un proche dans le besoin peu prendre discrètement de quoi nourrir sa famille et remettre plus tard une quantité égale de riz lorsqu'il en a la possibilité.91

Contrairement aux asiatiques, les migrants noirs qui s'installent dans les Etats du nord ne vont pas parvenir à structurer leur communauté avec efficacité. De nombreux commerces et des petites entreprises dirigés par les Noirs voient certes le jour. Toutefois, à la différence des Asiatiques qui, outre les commerces destinés à satisfaire les besoins de leur communauté, ont investi des niches économiques qui leur ont permis de gagner une clientèle blanche, les petites entreprises noires demeurent extrêmement dépendantes de la clientèle des membres de leur propre communauté, pour la plupart des ouvriers et des manutentionnaires aux revenus modestes. Lorsque la crise économique éclate, elles sont donc immédiatement touchées et traversent de graves difficultés.92 Dans quelques cas, Les Noirs essayent de s'organiser par eux-même; en 1929 à New York, La ligue nationale des entreprises Nègres met en place l'association des marchands de couleur, qui va créer des magasins à New York et acheter des produits en coopérative. Si les membres de la communauté noire sont incités à y faire leur achats, les magasins ne survivront pas deux ans à la crise économique.93

Ce manque de structures économiques et communautaires efficaces a pour conséquence une indigence généralisée au sein de la communauté noire pendant la grande dépression. En octobre 1933, entre 25 et 40 % des Noirs habitant dans de grands centres urbains ne peuvent plus subvenir à leurs besoins, contre 17 % des Blancs. En 1934, 38 % d'entre eux ne le peuvent pas, soit trois à quatre fois plus que les Blancs.94 Les afro-américains vont se tourner massivement vers le système d'aides sociales, là où les asiatiques ont fait marché la solidarité communautaire : Dans certaines villes des Etats-Unis, 65 à 80 % des Noirs dépendent de l'assistance publique. Ils vont de surcroit adopter une attitude antagoniste et revendicative là ou les asiatiques ont choisis d'éviter la confrontation, dénonçant comme discriminatoires les différences de salaire là où les asiatiques en ont joué pour accéder à des emplois qui autrement leur auraient été fermés, et réunir les capitaux qui leur ont permis de créer leurs propres commerces.95

Dans le contexte de crise économique, les Blancs – comme les Asiatiques – faisant marcher des liens de solidarité naturelle, vont donner priorité à leur propre communauté. Tout naturellement, les employeurs blancs, même lorsqu'une grande partie de leurs clients sont noirs, embauchent d'autres blancs. Les migrants noirs ne vont pas tarder à imputer aux Blancs l'entière responsabilité des difficultés économiques de leur communauté et à en faire leur boucs émissaires. Cette situation va donner naissance à deux types de discours racistes chez les militants de la cause noire.

Les nationalistes noirs - comme c'est le cas de la Nation de l'Islam - considèrent les Blancs comme des exploiteurs : les "suceurs de sang" de la communauté noire. Pour cette raison, par volonté d'affranchir la communauté noire, ils vont mettre l'accent sur l'autosuffisance noire par la création de commerces et d'entreprises, un discours qui aboutira par la revendication d'une complète séparation de ces deux populations.

Le discours des "intégrationnistes" noirs, lui, préfigure celui de l'anti-racisme actuel. Comme les nationalistes noirs, eux aussi considèrent que les Blancs sont les seuls responsables des difficultés économiques des Noirs. Non parce qu'ils exploitent les Noirs mais parce qu'ils les "excluent" de la prospérité économique en pratiquant la "discrimination". Leur stratégie est tout entière tournée vers la mise en place d'un assistanat racial et l'obtention de passe droits ethnique, en d'autre terme, par l'exploitation du tissus économique et social de la population blanche.

Il faut ici mettre l'accent sur ce qui fait la spécificité du racisme des Noirs-américains. A la différence de formes de racisme plus traditionnels, dans lesquels les membres d'une race donnée voient dans les accomplissements de leur groupe ethnique une preuve de leur supériorité, les racistes noirs tirent leur sentiment de supériorité sur l'homme blanc de leur échec économique et de leur incapacité à bâtir des nations et des communautés prospères. Dans leur discours anti-blanc, l'échec économique et social de leur communauté est "la preuve" du "racisme" - c'est à dire de la malveillance - de l'homme blanc et donc, de l'infériorité morale de celui-ci. En bref, pour les Afro-Américains, l'echec de leur communauté est la preuve de l'infériorité des autres.

La Nation de l'Islam de Fard et la Société pour le Faire par Nous Même de Takahashi vont se livrer à une véritable concurrence pour recruter les Noirs dans leur rangs. Takahashi a pour lui l'avantage de disposer de fonds qui lui permettent de débaucher certains responsables de la secte, tel Abdul Muhammad, à qui Fard et Muhammad rendront visite sans succès pour tenter de le faire revenir au sein de la secte. En octobre 1933, l'agent de la Kokuryukaï officialise l'existence de son organisation de Detroit en déposant ses statuts. Tout comme Wallace Fard avait en grande partie copié les pratiques et le discours de Noble Drew Ali, l'organisation de Takahashi est littéralement un clone de la Nation de l'Islam dont elle reprend quasiment à l'identique les symboles et les enseignements, une tactique qui lui permet aussi de ne pas désorienter les nouvelles recrues. 96

Néanmoins, les activités de Takahashi, tout comme celles de Fard, ne manquent pas d'inquiéter les autorités de Detroit. Le 02 décembre 1933, l'agitateur nippon est arrêté lors d'un raid et d'une perquisition dans les locaux du Mouvement du Pacifique du Monde Oriental.97 Déclaré expulsable, il est déporté au Japon par les services d'immigration américains le 20 avril 1934. 98

Son exil ne dure pas longtemps car, tout comme Wallace Fard est discrètement revenu à Detroit au début de l'année 1933, Takahashi retourne sur le continent Nord Americain en Août 1934 en passant par le Canada. Il s'installe à Vancouver, d'où il reprend la direction de la S.F.N.M. à distance, par le biais de Pearl T Sherrod, une femme noire active au sein de l'organisation avec qui il s'est marié le 24 février 1934, peu de temps avant d'être expulsé. Son séjour de quelques mois au pays du soleil lui a été profitable, car s'il a quitté les États-Unis sans le sou, il rentre les poches pleines au Canada: ses mystérieux commanditaires de la Kokuryukaï l'ont pourvu de la somme - considérable à l'époque - de deux milles dollars pour qu'il puisse continuer à mener ses activités séditieuses au sein de la communauté Afro-Américaine et l'inféoder aux intérêts de l'empire japonais.99 ll prétendra plus tard que l'argent provient des ventes d'une maison à Oita et de plusieurs actions.100

Tandis que Satohata Takahashi se démène avec ses problèmes, l'honorable Elijah Muhammad - comme il est désigné par les membres de la Nation de l'islam - est confronté à ceux que Wallace Fard, brusquement disparu mais élevé au rang d'incarnation d'Allah, lui a laissé en héritage. Le nouveau prophète de la Nation de l'islam n'a en effet pas tardé à se trouver dans une situation délicate. Jouant la surenchère apocalyptique, il était parvenu à persuader les adeptes du culte que Fard avait prédit l'anéantissement de la race blanche pour le début de l'année 1935. 101 Certains, convaincus de l'avènement imminent de la suprématie de la race noire, ont commencé à vendre leurs biens et à dépenser sans compter.

A mesure de l'approche de la fin de l'année 1934, aucun signe de la disparition des Blancs n'étant en vue – les diables semblant même se porter mieux que jamais - le doute s'installe dans les esprits de adeptes puis, à ce doute, se substitue impatience et colère. Le dos au mur, Elijah Muhammad annonce, pour gagner du temps, qu'Allah a accordé un sursis d'un an aux Blancs qui, pendant cette période, seront seulement réduits à l'état de zombies morts spirituellement mais physiquement vivants.102 La prophétie ne suffisant pas à calmer ses ouailles, il leur affirme que la race noire connaîtra un avenir glorieux lorsque la Nation de l'islam comptera 144 000 membres. En février, 1935, reprenant les thèmes de l'imminence de la guerre et de l' Armageddon libérateur, il met ses ouailles en garde :

«Vous feriez mieux de vous tourner vers les vôtres. Si vous rejoignez le diable, vous serez perdant. La Nation Asiatique a la roue d'Ezekiel prête à détruire ce diable en six heures de temps. Ils [les asiatiques] attendent juste le nom du prophète W.D. Fard Mohammed. »103

La roue d'Ezechiel, selon Elijah Muhammad, est un « vaisseau mère » apparu lors d'une vision du prophète, qui est censé apporter l'Armageddon sur terre et précipiter la fin des diables blancs.

Il est "connu comme la mère des avions, mesure 800 mètres de long sur 800, mètres de large. C'est le plus grand objet mécanique de tous les temps, un disque qui mesure 800 mètres de long sur 800 mètres de large et c'est le plus grand objet mécanique créé par la main de l'homme dans le ciel. C'est une petite planète humaine créée dans le but de détruire les ennemis d'Allah. Le coût de construction d'un tel objet est étourdissant ! Les cerveaux les plus doués ont été utilisés pour le concevoir. Il est capable de rester dans l'espace de 6 à 12 mois d'affilé sans tomber dans la gravité terrestre. Il porte à bord quinze cents bombardiers aériens équipés des explosifs les plus mortels – le genre qui a été utilisé pour faire surgir les montagnes de la terre. La même méthode sera utilisé pour la destruction de ce monde.

Les bombes sont équipées de moteurs et le plus dur des aciers a été utilisé pour les fabriquer. Cet acier fore et emporte les bombes dans la terre à une profondeur de 1 600 mètres et il est programmé pour ne pas exploser avant d'avoir atteint 1 600 mètres de profondeur. Cette explosion produira une montagne de 1 600 mètres de haut ; pas une bombe ne tombera dans l'eau. Elles tomberont sur les villes. Comme Ezéchiel l'a vu et entendu dans sa vision (chapitre 10:2) l'avion est terrible. On le voit mais ne songez pas à l'attaquer. ce serait du suicide !

Les petits avions fabriqués de forme circulaire et appelés soucoupes volantes, qu'on parle tant d'avoir vu, pourraient venir de cet avion mère. C'est une des choses réservées au monde mauvais de l'homme blanc. Croyez le ou pas !"104

A partir de 1935, tandis que sa famille s'installe à Chicago, le prophète mène une vie errante consacrée au prosélytisme de la haine anti-blanc qui ressemble aussi à une fuite perpétuelle. Depuis la disparition brutale de son maître à penser, Elijah Muhammad est obsédé par l'idée que des personnes veulent attenter à sa vie105 ; cette crainte ne le quittera plus et le poussera par la suite à faire éliminer tous ceux qui menaceront son hégémonie au sein de la secte. De 1935 à 1942, on le voit traîner à Baltimore, à Washington DC, à Boston, à Providence, à New York, à Newark, à Hatfield, à Bridgeport, à Philadelphie, à Pittsburg, à Cleveland, à Colombus, ou encore à Dayton.106

Le degré de fanatisme des musulmans noirs, et la violence dont ils sont capable à l'époque, s'illustre lors d'un incident particulièrement violent au cours duquel un policier va mourrir. Le 18 avril 1935, une adepte du Temple de l'Islam d'Allah se rend dans un tribunal de Chicago où elle réclame que le juge Scheffer délivre un mandat d'arrestation contre une femme qui aurait frappé son enfant au menton.

Furieuse que celui-ci n'ait pas donné suite à sa requête, elle revient quelques heures plus tard accompagnée d'une cinquantaine d'autres Noirs, pour la plupart des femmes arborant des turbans rouges ornés d'un croissant de lune. Les membres de la petite troupe entre calmement dans la salle puis se mettant brusquement à hurler, dévoilent couteaux et gourdins. Une mêlée furieuse s'engage au cours de laquelle un capitaine de police, Joseph Polczinsky aperçoit un des noirs qui brandit un révolver. Il s'interpose et parvient à empêcher le coup de partir mais il est jeté au sol et roué de coups de pieds. Un autre agent de police, John Jilek, se fait briser la machoire. Philip Rankin, un huissier, reçoit une balle dans la poitrine.107 En tout, une personne trouve la mort et une quarantaine d'autres sont blessées au cour de l'affrontement.

Pendant la nuit, l'affaire prend une allure de carnaval lors que 42 musulmans incarcérés, 22 femmes et 20 hommes, décrètent qu'ils entament une grève de la faim jusqu'à ce que «tous les hommes soient libres et égaux». Vêtus de longues robes, fez écarlates sur la tête, les adeptes du Temple de l'Islam d'Allah passent la nuit à prier et à chanter des hymnes religieux, quand ils ne se plaignent pas à leurs gardiens. Une autopsie pratiquée sur le capitane policzynski révèle fort à propos qu'il est mort des suites d'une maladie cardiaque exacerbée par la commotion de la veille. Par soucis d'apaisement, les musulmans noirs ne seront poursuivit que pour des délits mineurs.108

En janvier 1937, La secte revient dans l'actualité de Détroit avec une nouvelle affaire de sacrifice humain. Le 20, une femme noire terrifiée vient se réfugier avec sa fille dans les locaux de la police de la ville. Elle raconte aux policiers que «le jour du sacrifice» est arrivé, que son mari, Verlen Ali, de son vrai nom Verlen McQueen, s'apprête à la sacrifier à la gloire d'Allah et qu'il a mis à bouillir une marmite remplie de 90 litres d'eau bouillante.

Le musulman noir, un homme d'une trentaine d'année qui se présente comme le «serviteur d'Allah», est rapidement arrêté. Il est particulièrement impliqué dans la secte, qu'il a rejoint en 1932 ; son frère Tod, dit « Tata Pasha », est un des enseignants de l'Université de l'Islam. L'homme explique qu'il voulait simplement effrayer ses proches et avait convoqué des membres du culte pour qu'ils soient témoins des efforts qu'il déployait pour les convertir.109

L'affaire provoque les spéculations de la presse locale qui fait le lien avec l'affaire Harris et les émeutes liés aux perquisitions de l'Université de l'Islam en 1934. Signe des liens étroits qui unissent à l'époque la mouvance des musulmans noirs et Satohata Takahashi, les journalistes et la police mélangent le parcours de Wallace Fard avec celui de l'agent de la Kokuryukai. La direction de la secte est attribuée à « un japonais expulsé après un meurtre du culte en 1932 » qui se trouverait à l'époque au Canada. On attribue à Abdul Mohammad, «un egyptien» la responsabilité de la secte à Détroit, où le nombre d'adeptes est estimé à 3000.110 L'affaire a en tout cas une conséquence : elle déclenche une fois de plus une série de descentes et d'interpellations des responsables de la secte dans le quartier noir de Détroit .111


En dépit de ses efforts, l'honorable Elijah Muhammad ne parvient pas à capitaliser sur l'héritage de Wallace Fard. L'apparition de dissensions internes au sein du mouvement (certains responsables de la mosquée de Détroit contestent la légitimité de Muhammad et l'accusent d'avoir assassiné Fard), et sa médiocrité intellectuelle entraîne une lente érosion du nombre d'adeptes. En 1937, le nombre de membres de la Nation de l'islam, qui avait culminé à 20 000 personnes, chute à 5 000.112 En 1938, la situation financière de la Nation de l'islam est si catastrophique que son prophète est contraint d'avoir recours à l'assistance publique pour nourrir sa famille.113 La concurrence de la Société pour le Faire par Nous Même de Takahashi n'arrange pas les choses : l'agent de la Société du Dragon Noir fait une surenchère de promesses aux adhérents de son organisation. il promet qu'après avoir libéré les noirs américains, le gouvernement japonais fournira à leurs familles une maison individuelle et un emploi à vie. Il tient, de ce point de vue, un discours plus concret et plus crédible que les descriptions de soucoupes volantes de Muhammad.114

Autre épine dans le pied d'Elijah Muhammad, l'arrivée au pouvoir de Theodore Roosevelt et la mise en oeuvre de la politique économique du New Deal, qui va contribuer à l'amélioration progressive de la situation économique des Noirs. La politique du président démocrate va d'ailleurs avoir un répercussion importante sur la politique américaine. Pour des raisons historiques, le vote des Noirs était acquis au parti républicain, auquel appartenait le président Lincoln et qui était perçu, de ce fait, comme le parti abolitionniste. Dans les années trente, avec l'arrivée de la crise économique, les Noirs-Américains commencent à considérer que la politique de Roosevelt, et notamment son programme d'aides sociales, dont ils bénéficient de façon disproportionnée, est plus à leur avantage. En quelques années, nombre d'entre eux rallient le camps du parti démocrate.115 C'est le début d'un clientèlisme racial effréné pour gagner - et conserver - cet électorat. Cette lutte d'influence avec le parti républicain aura un profond impact sur la société américaine.

En septembre 1938, La Société pour le Faire par Nous Même connaît à son tour des difficultés. Satohata Takahashi, suite à des problèmes familiaux, nomme un certain Bates à la tête de l'organisation puis, en avril 1939, rentre clandestinement aux États Unis, se rebaptisant Kubo pour l'occasion, afin de régler des problèmes de dissensions internes. Il retourne à Detroit où il regroupe ses partisans pour fonder une nouvelle organisation, le “Mouvement progressiste d'Amérique”.116 Il attire très vite l'attention des services d'immigration dont les agents l'arrêtent à nouveau le 27 juin 1939 et trouvent chez lui de la littérature subversive. Sans succès, il leur propose 1 500 dollars pour qu'ils le laissent filer. Jugé le 28 Septembre 1939, Takahashi est condamné par un tribunal fédéral à 4 500 dollars d'amende et à trois ans de prison qu'il purgera au pénitencier fédéral de Leavenworth au Kansas.117 Il n'en sortira que malade pour être réinstallé en camp d'internement.118 A l'époque, craignant que les communautés liées aux puissance belligérantes ne posent des problèmes de sécurité, des dizaines de milliers de personnes d'origines japonaises et allemandes sont déplacées et réinstallées dans de telles structures par le gouvernement américain.11ç Pour la communauté japonaise, l'épreuve est terrible. Ses entrepreneurs sont contraints de liquider leurs affaires en quelques semaines, les structures associatives de leur communauté sont ébranlées, tout comme l'organisation sociale et les valeurs héritée de la culture japonaise. La perte financière des japonais-américains sera évaluée à 400 millions de Dollars.120

Tandis que Satohata Takahashi voit ses capacités de nuisance neutralisées à un moment crucial de la seconde guerre mondiale, l'entrée en guerre des États Unis déclenche une nouvelle frénésie d'activité au sein de la Nation de l'islam Les adeptes du culte contactent leurs familles et leurs amis, annonce l'imminente fin du monde, la victoire de l' Armée Asiatique d'Allah sur les diables aux yeux bleus et l'avènement de la suprématie du peuple noir originel. L'heure de la délivrance de la tribu de Shabazz, ils en sont certains, a sonnée. 121

“Le diable veut que nous mourrions avec lui, c'est pourquoi il veut de nous dans l'armée et la Marine.” déclare le prêcheur de la Nation de l'islam du temple de Washington D.C en 1942 “Nous ne voulons être avec lui ni dans ni hors de l'armée. Nous savons que le règne du diable est terminé. Ce ne sera pas long avant que les Japonais soient ici dans le vaisseau mère qu'ils possèdent. Nous savons qu'Allah nous protège. Les plans de ce vaisseau mère ont été fait dans la sainte ville de la Mecque et envoyés au gouvernement japonais. Ils ne vont pas du tout utiliser ce vaisseau en extrême orient; ils vont l'utiliser dans cet hémisphère. Nous savons qu'Allah combat pour nous cette guerre contre les diables.”122

Pendant les réunions de la Nation de l'Islam, Elijah prêche la fraternisation avec les soldats de l'armée japonaise, le refus de participer à la guerre de l'homme blanc et l'arrivée imminente de l'Armageddon.

Les activités séditieuses du gourou des Musulmans noirs, ses appels à la désertion et au refus de se faire recenser inquiètent les autorités américaines. Les services de renseignement de la marine commence à le surveiller et le FBI cherche à l'appréhender. Pendant plusieurs mois, une partie de cache cache s'engage entre le prophète et les agents fédéraux. Elijah change constamment de lieu de résidence, adopte différents pseudonymes pour échapper à leur surveillance. Un jour il est “Gulam Boghan”, un autre “Mohammed Rassoul”, parfois, on l'appelle “Muck-Muck”. Il est finalement arrêté le 08 mai 1942 à Washington D.C par deux agents du FBI . On trouve dans son portefeuille une coupure de presse relatant l'arrestation de Satohata Takahashi.123 Dans la foulée, les autorités américaines arrêtent la plupart des dirigeants de l'organisation raciste et trouvent dans certains temples, comme celui de Milwaukee, documents et coupures de presse qui témoignent d'une véritable fascination pour les actions de l'armée japonaise. 124

Apprenant la nouvelle de l'arrestation d'Elijah, Ashima Takis, le second de Satohata Takahashi qui, par un troublant hasard, habite une rue plus loin, prend la fuite. Il est arrêté à son tour à Harlem le 27 juillet 1942.125 le 01 octobre 1942, un tribunal fédéral de Saint Louis le condamne à trois ans de prison pour falsification de Mandat postal.126 Cité par la suite comme témoin, Takis montrera qu'un autre mouvement Noir Américain, le Mouvement Pacifique d'Ethiopie,127 a également été directement financé par les consulats du Japon de New York et de San Francisco.128

Elijah Muhammad, qui fait l'objet d'une plainte pour sédition, est jugé et condamné à trois ans de prison fédérale pour avoir refuser de se faire recenser le 22 octobre 1942 mais, suite à une erreur de procédure, il est rejugé et condamné le 25 Novembre à une peine de prison similaire.129 Il purgera sa peine avec son fils Emmanuel à la prison de Milan, dans le Michigan. Le prophète y sera homme d'entretien, seul emploi que puisse tenir un individu quasiment illétré qui n'a plus vécu autrement qu'au dépend de la crédulité d'autrui depuis dix ans. Vers 1944, il tente de parfaire son éducation et d'apprendre l'Arabe plutôt que l'Anglais, qu'il maîtrise pourtant difficilement. Il tentera aussi, sans succès, d'installer un temple de Nation de l'islam dans l'enceinte de la prison. Lorsque le prophète est remis en liberté le 24 Août 1946, il ne reste presque plus rien de l'héritage de Wallace Fard.130 En dépit de tous ses efforts, Clara Poole, qui a assuré la direction du culte pendant l'incarcération de son mari, n'a pas été capable d'enrayer l'hémorragie d'adhésions débutée dans les années trente.

Elijah déclare alors qu'il fait confiance à Allah pour assurer sa subsistance; il lui en faudra car, en 1947, la Nation de l'islam ne compte plus que 400 membres à travers les États Unis, dont une quarantaine au temple Numéro 1 de Détroit.131

Le séjour en prison d'Elijah ne l'a pas laissé indifférent. Il y a pris conscience que la solitude affective, le désespoir moral et l'amertume des prisonniers afro-américains font de ce lieu un terrain de recrutement idéal. L'organisation n'aura de cesse, désormais, d'obtenir les accréditations nécessaires pour diffuser sa littérature derrière les barreaux et permettre à ses prédicateurs de visiter les détenus. L'attention qu'Elijah porte aux prisonniers va lui permettre de faire une recrue qui contribuera de façon spectaculaire à la propagation du culte anti-blancs aux États Unis et qui deviendra un des personnages mythiques de la communauté Afro-Américaine.


Malcolm Little dit
Malcolm X

En 1949, le prophète reçoit une lettre de Malcolm Little , un jeune délinquant incarcéré à la prison de Norfolk, dans le Massachussets, pour avoir commis une série de cambriolages, d'escroqueries et d'autres trafics. Depuis un an, plusieurs membres la famille du jeune homme, qui se sont convertis à la Nation de l'islam, ne cessent de l'entretenir de leur foi et de lui vanter les mérites de l'honorable Elijah. Visite après visite, son frère Réginald parvient à le convaincre de ne plus fumer ou manger de porc.132 Il lui tient aussi un des discours typiques du racisme noir: le thème de l'ignorance de ses racines et de l'esclavage mental. “Tu ne sais même pas qui tu es, lui dit un jour Réginald, Tu ne le sais même pas, le diable blanc te l'a caché [...] Tu as été coupé par l'homme blanc démoniaque de toute vrai connaissance des tiens”.133Lors d'une autre visite, sa soeur Hilda lui demande: “Voudrais tu savoir comment l'homme blanc est venu sur terre ?” et elle lui raconte l'histoire de Yacub, de ses 59 999 adeptes de l'île de Patmos et de la tribu perdue de Shabbazz, dont descendent les Noirs d'Amérique134

Alors qu'il traverse une crise morale qui le pousse à remettre en question les comportements, les croyances et la mentalité qui l'ont amené à se fourvoyer dans l'impasse où il se trouve, il décide de suivre le conseil de ses proches et écrit une lettre au prophète des musulmans noirs. La réponse arrive bientôt, accompagnée d'une petite somme d'argent et d'une formule magique qui permet à Malcolm Little de soulager sa conscience et de s'affranchir de tout sentiment de culpabilité. Après l'avoir accueilli dans la “véritable connaissance”, Elijah lui explique que le prisonnier noir est le symbole des crimes de la société blanche qui en l'opprimant, en le maintenant dans l'ignorance, et l'empêchant d'obtenir un emploi décent, le transforme en criminel.135 Malcolm, par la suite, aura des mots sévères pour qualifier son propre comportement, et cela d'autant plus qu'il en attribuera toute la responsabilité aux Blancs.

Comme cela a été le cas avec les autres membres de sa famille, le discours et les croyances d'Elijah tombent en terrain favorable. La mère de Malcolm, Louisa Norton, a été membre de l'organisation fondée par Marcus Garvey, de même qu'Earl Little, son père, un ancien prêcheur noir pétrit de racisme anti-blanc, très actif au sein de ce mouvement.136 Il a d'ailleurs souvent emmené le petit Malcolm avec lui dans des réunions militantes. Le jeune prisonnier, qui a énormément souffert de carences affectives à cause - entre autre - du décès prématuré de son père, mort dans un accident de tramway alors qu'il n'avait que dix ans, retrouve dans le prophète de la Nation de l'islam la figure paternelle qui lui a manqué.137 Le message raciste de l'islam noir lui permet aussi de gérer le rapport difficile qu'il entretient avec ses origines Afro-Américaines tant à cause du racisme de certains blancs que du comportement de ses parents pendant son enfance.

La haine raciale, Malcolm Little l'a en effet moins apprise de l'homme blanc que de sa famille où le colorisme, un regard discriminant par lequel les Noirs-Américains se jugent en fonction de leurs degré de pigmentation, était largement pratiqué.138 Ainsi, les parents de Malcolm accordent leur préférence à leurs enfants en fonction la nuance de leur couleur de Peau. Malcolm, qui a le teint clair, a la préférence de son père.139 La mère de Malcolm, qui est d'origine antillaise et a le teint si pale qu'elle dissimule parfois ses origines avec succès, préfère pour sa part les enfants à la peau la plus noire ; Elle incite souvent son garçon à se mettre au soleil pour devenir plus coloré - quand elle ne le bat pas pour une raison ou pour une autre.140

Dans la famille de Malcolm, ses frères et soeurs ne cessent de le taquiner sur son teint de peau. Pour eux, il est “milky”.141 (c'est son teint clair qui lui vaudra le surnom, plus tard, de “Red”. Il aura aussi, dans sa famille, le surnom de “Blondie Sans dents142) Le paradoxe de cette enfance est que Malcolm n'est pas plus victime de racisme parmi les Blancs qu'il cotoie qu'au sein de sa propre famille. Son meilleur ami, Ores Whitney, est blanc.143 Lorsque sa famille commence à connaître de graves difficultés, les élèves blancs de son école et certains de leurs parents lui offrent à manger.144 Pendant son adolescence, ses camarades de classe, quasiment tous blancs, l'élisent même président de classe.145

Après le décès de son père et le basculement progressif de sa mère dans une grave dépression, il errera de famille d'accueil en famille d'accueil et sera renvoyé ou quittera plusieurs établissement scolaires.

Malcolm, bien sur, sera aussi victime des préjugés de son temps. Lorsqu'il grandi, beaucoup de Blancs, mêmes ceux qui l'apprécient, l'appellent routinièrement par le sobriquet “Nigger”.146 Alors qu'il affirme vouloir devenir avocat, un de ses professeurs, Richard Kaminska, va l'en décourager, lui affirmant qu'étant Noir, il doit être réaliste et choisir un travail plus modeste dans l'artisanat.147 Malcolm, qui découvre à la même époque la communauté noire de Boston, croyant voir les portes de la réussite sociale se fermer devant lui, va faire tout son possible pour pouvoir y rejoindre sa famille. Il enchaîne alors les petits boulots, avant de dériver vers la délinquance. Il s'adonnera à la vente de drogue, à une série de cambriolages et à d'autres petits trafics.148 Il est arrêté une première fois pour vol et condamné à trois mois de sursis en Novembre 1944.149 Il est rattrapé par la justice une seconde fois en mars 1945 et libéré sous caution. Enfin en février 1946, il est condamné à une peine de 8 à 10 ans de détention.150 Il en purgera six.

A sa sortie de prison, en Août 1952, Malcolm Little travaille quelques temps dans le magasin de meubles que gère son frère Wilfred à Detroit. Il fréquente régulièrement les offices de la Nation de l'Islam puis, en février 1953, il part par à Chicago pour vivre plus près d'Elijah Muhammad et faire son apprentissage de prêcheur du culte anti-blanc.151

La Nation de l'islam, lorsqu'il sort de prison, est à nouveau en pleine poussée de fièvre jaune. En juin 1950, une vaste offensive de l'armée Nord Coréenne contraint les États Unis, à intervenir militairement dans la péninsule , sous la bannière des Nations Unis pour éviter que les populations de Corée ne soient asservies par les communistes, de dangereux idéologues qui, à cette époque, sont déjà responsables de la mort de dizaines de millions de personnes à travers le monde.

L'armée américaine, rapidement acheminée sur place depuis le Japon, parvient à arrêter l'avance des troupes Nord Coréenne à Natking puis, franchissant le 38ème parallèle, elle s'enfonce profondément en territoire contrôlé par les troupes communistes. Sous le commandement du Général McArthur, à l'hiver 1950-1951, elles approchent du Yalu et des montagnes qui séparent la Corée du Nord de la Chine, elle aussi sous le contrôle d'une dictature communiste.

Les communistes chinois décident alors d'intervenir militairement dans le conflit en envoyant une armée de “volontaires” forte de 500 000 hommes qui repoussent les troupes onusiennes et américaines en deçà du 38ème parallèle. Les forces de l'ONU perdent le contrôle de Séoul. McArthur limogé, son successeur parvient à reprendre la ville après le retrait des troupes chinoises et la ligne de front se stabilise sur la zone frontière qui sépare aujourd'hui la Corée du Sud de la dictature communiste de Corée du Nord.152

Le conflit, qui va durer jusqu'en juillet 1951 retient inévitablement l'attention des partisans de l'homme noir asiatique et de l'Armée Asiatique d'Allah Comme il l'a fait en pendant la seconde guerre mondiale, l'honorable Elijah Muhammad invite ses fidèles à ne pas se faire recenser et à refuser de servir dans l'armée des diables blancs. Dans les temples des musulmans noirs, les prédicateurs enseignent que la guerre de Corée est un effort futile des États Unis pour empêcher l'inévitable conquête asiatique du monde.153

Devenu entre temps Malcolm X , Malcolm Little, qui commence à faire ses première armes de prêcheur, répand consciencieusement la parole de son mentor, incitant ceux qui l'écoutent à la désobéissance civile, expliquant qu'on ne peut pas servir deux maîtres – Allah, le dieu noir ou les États-Unis.154

La signature de l'armistice, le 27 juillet 1953, ne calme pas immédiatement les ardeurs pro-asiatiques des adeptes de la secte. En 1955, au temple N° 7 de New York, Malcolm X présente pour preuve de la destruction imminente des diables blancs le conflit qui se déroulent en Indochine où les “diables français” sont en train de se faire chasser par la race asiatique.155 Quelques temps plus tard, toujours dans le même temple, il se déchaîne en affirmant que tandis que les Noirs sont allés se battre en Corée pour les “Diables Blancs”, ces derniers violaient leurs mères et leurs soeurs en tout impunité. Il affirme qu'après avoir chassé les Blancs de leurs pays, les Asiatiques viendront aux États Unis où ils détruiront les diables aux yeux bleus. “Les chinois rouges ” assène t-il un jour “ne sont pas des communistes mais des Noirs.” et pour preuve de la parenté qui existe entre Noirs-Américains et Asiatiques, il explique à son audience avoir rencontré un vétéran qui lui a dit avoir été surpris en découvrant que les soldats de Corée du Nord avaient la peau plus sombre que la sienne.156

Une autre fois encore, il met en garde ceux qui voudraient se convertir au culte des musulmans noirs:

“Ne dites pas que vous êtes prêt à vous joindre à nous à moins que vous ne soyez prêt à donner votre vie car durant la guerre d'Armageddon, il y aura des combats et le Diable vous tuera de toute façon lorsqu'il vous verra, alors vous feriez mieux de nous rejoindre.” 157

Les flammes pro-asiatiques s'éteignent peu à peu, à mesure que les mois passent et qu'il devient manifeste que le vaisseau mère ne va pas quitter son orbite terrestre pour tuer les Blancs. A la fin de l'année, Malcolm X n'évoque plus que l'existence de l'homme noir asiatique qui dirigera un jour l'Amérique du Nord. Les musulmans noirs, désormais, n'attendront plus l'arrivée imminente de l'Armée Asiatique d'Allah et le début de la guerre de Vietnam, quelques années plus tard, ne déclenchera plus d'hystérie collective dans leurs rangs. Les chemins de la communauté asiatique et de la communauté noire, de toute façon, se sont séparés depuis longtemps.

La seconde guerre mondiale, avec l'alliance des Etats Unis et de la Chine contre le japon a vu l'abolition de la loi d'exclusion des chinois. Si en 1940, seuls 3 % des chinois américains travaillent dans les professions libérales, contre 8 % de la population blanche, en 1959, cette proportion est passée à 18 %, contre 15 % chez les Blancs. En 1960, le nombre de chinois employés dans le commerce et les professions libérales est supérieur à celui des chinois employés dans des professions manuelles. Leur revenu annuel est supérieur au revenu moyen des autres américains.158 Les Japonais-Américains, en dépit de leur passage en camps d'internement, sont également allés de l'avant. Dès 1940, le niveau d'éducation des Japonais- américains est supérieur à celui des Blancs. Ils sont particulièrement présents dans les domaines de l'ingénierie, de l'optométrie et chez les cadres commerciaux. En 1959, Ils gagnent 99 % du revenu des Blancs et dix ans plus tard, leur revenu individuel est supérieur de 11 % à la moyenne des américains.159 A force de travail, d'ingéniosité et d'initiative, les Asiatiques ont fait tomber les barrières élevés devant eux et l'hostilité qu'ils suscitaient s'est en grande partie dissipée.

Les problèmes des migrants noirs installés dans les États du Nord, eux, n'ont pas disparus. Entre les années quarante et les années cinquante, deux millions de Noirs ont encore immigré du sud vers les Etats du Nord. L'Amérique est à la veille d'une période tumultueuse et grâce au climat de contestation qui s'amplifie dans les années cinquante et soixante, la Nation de l'Islam s'apprête, sous l'impulsion de Malcolm X, à connaître une rapide phase d'expansion.

 
     
 
 
 
 
 
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Au nom d'Allah, l'histoire de la Nation de l'Islam
 
 
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Au nom d'Allah!
 
     
  L'histoire des musulmans noirs d'amérique et de la Nation de l'Islam, une secte anti- blanc  
   
   
   
 
- Ch 2 : Armageddon, Armageddon
**** Notes chapitre 2
 
  - Ch 3 : Prêcheurs de la haine noire  
  - Ch 4 : Inch Allah!  
  - Ch 5 : Les Zebra Killings  
  - Ch 6 : Renaissance  
  - Ch 7 : cure miracle et rap raciste  
  - Ch 8 : En Marche  
  - Ch 9 : Marcheurs, tueurs et dynamite  
  - Ch 10 : La Galaxie Kémite  
  - Conclusion  
  - Anx 1 : Tueurs sous influence  
  - Anx 2 : Les Juifs Noirs de Ben Yahweh  
  - Anx 3 : un sillage de sang  
  - Bibliographie  
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